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Revue militaire canadienne [Vol. 26, No. 3, Été 2026 – Numéro spécial consacré au domaine cybernétique et à l’intelligence artificielle]

Kristen Csenkey, Ph.D. est boursière postdoctorale du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) au Brian Mulroney Institute of Government de l’Université Saint-Francis Xavier. Elle est également chercheuse associée au Canadian Maritime Security Network, au Centre for Military, Security and Strategic Studies de l’Université de Calgary ainsi qu’au Réseau de défense de la sécurité de l’Amérique du Nord et de l’Arctique (RDSNAA), entre autres. Kristen Csenkey a dirigé plusieurs projets financés par le ministère de la Défense nationale portant sur les répercussions des technologies quantiques, des systèmes aéronautiques connectés et des véhicules électriques cyberrésilients sur la défense et la sécurité. Elle dirige actuellement un projet financé par une subvention d’engagement partenarial du CRSH, consacré à la gouvernance responsable des technologies quantiques à l’échelle mondiale. Elle est titulaire d’un baccalauréat spécialisé en sciences (H.B.Sc.), d’une maîtrise ès arts (M.A.), d’une maîtrise en administration publique (M.A.P.) et d’un doctorat (Ph. D.).

Alexis Rapin est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ses travaux de recherche portent sur la cybersécurité et sur les répercussions des technologies numériques sur la sécurité internationale. En 2023, il a témoigné devant le Comité permanent de la défense nationale de la Chambre des communes du Canada au sujet de la cyberdéfense et de la stratégie du Canada. Il est également membre du comité de rédaction de la plateforme francophone Le Rubicon, consacrée à l’analyse des affaires internationales et stratégiques.


Dans leur roman 2034 (publié en 2021), Elliot Ackerman et l’ancien amiral de la marine des États-Unis James G. Stavridis imaginent un conflit majeur opposant les États-Unis et la Chine.Note de bas de page1 Les premières pages s’ouvrent sur un incident au cours duquel un chasseur américain F-35 est soudainement capturé par l’Iran, après qu’une cyberattaque a permis à ce dernier de prendre le contrôle à distance de l’appareil. Plus loin dans le livre, confrontée à une situation désespérée, la Marine américaine décide de retirer sa flotte de F-35 du service et de remettre en service ses anciens F-18, dont la plupart des systèmes électroniques embarqués ont été retirés. Comme ses adversaires ont réussi à compromettre ses aéronefs de haute technologie, les États-Unis sont contraints de revenir à des appareils d’une génération antérieure, jugés plus sûrs sur le plan numérique.

Bien qu’il s’agisse d’un scénario fictif fascinant,Note de bas de page2 la situation décrite dans 2034 renvoie à une idée qui gagne du terrain dans la littérature stratégique : les approches fondées sur la supériorité technologique, qui caractérisent les forces armées occidentales depuis près de quarante ans, pourraient désormais constituer une vulnérabilité.Note de bas de page3 À mesure que les capacités de cyberguerre progressent, les adversaires semblent désormais en mesure d’exploiter les dépendances émergentes ainsi que les vulnérabilités potentielles associées aux technologies fortement interconnectées. En outre, des pratiques inégales de gestion collective des risques, la présence de systèmes existants vieillissants et l’élargissement de la surface d’attaque accroissent l’exposition aux cyberattaques sophistiquées ainsi qu’aux composants électroniques, aux systèmes, aux processus, aux technologies et aux personnes susceptibles d’être compromis. Les conflits géopolitiques actuels illustrent déjà cette convergence et cette complexité. Ainsi, face à l’invasion russe toujours en cours, les forces armées ukrainiennes ont remis en service d’anciens téléphones de campagne le long de la ligne de front, craignant que leurs systèmes modernes de transmission ne soient compromis par l’adversaire.Note de bas de page4

Dans le présent article, nous adoptons une conception large de la cyberguerre et des technologies connectées, qui englobe à la fois le cyberespace et la guerre électronique. Même si les opérations, menées dans le cyberespace et dans le spectre électromagnétique, présentent des caractéristiques distinctes, notamment en ce qui concerne les unités, les capacités et l’expertise mises en œuvre, nous nous intéressons principalement aux conséquences des vulnérabilités, des capacités et des activités humaines et technologiques qui leur sont associées. De façon plus générale, nous inscrivons cette réalité dans un concept global du cyberespace, où les moyens électromagnétiques, comme le brouillage des radiofréquences, et les tactiques cybernétiques, comme le piratage informatique, s’inscrivent dans un espace dynamique où les personnes et les technologies interagissent au sein d’un environnement à la fois numérique et physique.Note de bas de page5 Cet environnement soulève des défis dans tous les domaines d’opérations. Nous soutenons donc qu’il faut agir tant sur les vulnérabilités humaines que sur les vulnérabilités techniques.

La problématique des technologies interconnectées et des menaces qui y sont associées revêt une importance particulière dans le domaine de l’aviation, où les aéronefs, les drones, les hélicoptèresNote de bas de page6 ainsi que les infrastructures numériques et physiques qui les soutiennent sont désormais fortement numérisés et interconnectés. Dans un scénario qui a peut-être inspiré Ackerman et Stavridis, les États-Unis ont perdu, en 2011, un drone de surveillance après que l’Iran a piraté son système GPS afin de le faire atterrir sur une base iranienne.Note de bas de page7 Les drones ne sont plus considérés comme les composantes d’une « force aérienne du pauvre »,Note de bas de page8 surtout lorsqu’ils sont associés à de nouvelles tactiquesNote de bas de page9 et procéduresNote de bas de page10 cybernétiques ainsi qu’à des technologies commerciales de plus en plus accessibles.Note de bas de page11 D’autres auteurs ont également montré que le F-35, désormais utilisé par un nombre croissant de forces armées occidentales, représente l’exemple même d’un système d’armes fortement exposé aux cybermenaces.Note de bas de page12 Les cybermenaces ne relèvent plus de l’hypothèse. Elles constituent une réalité à laquelle les forces aériennes modernes doivent continuellement se préparer, répondre et s’adapter, tout en comprenant les liens étroits qui unissent désormais les environnements numériques et physiques. Le défi est clair : protéger les forces contre ces menaces sans sacrifier les avantages opérationnels que procurent les technologies de pointe.

L’un des principaux enjeux réside dans le fait que le « techno-solutionnisme » militaire, hérité des années 1990 et 2000,Note de bas de page13 pourrait céder la place à un « techno-pessimisme », dans lequel les forces armées en général, et les forces aériennes en particulier, perdraient progressivement confiance dans leurs technologies de pointe et finiraient par en abandonner certaines, comme c’est le cas dans 2034. En effet, la grande force des cybercapacités tient non seulement à leur capacité de compromettre la disponibilité et l’utilité des technologies militaires, mais aussi à leur aptitude à éroder la confiance que les décideurs leur accordent. En instillant simplement un doute quant à l’intégrité d’un système, une cyberattaque peut dissuader un acteur d’utiliser un éventail beaucoup plus large de capacités et produire ainsi des effets disproportionnés par rapport à son incidence réelle. Certains auteurs, dont Christopher Coker,Note de bas de page14 avancent qu’une telle approche pourrait constituer une stratégie d’avenir pour des puissances étrangères comme la Chine. Plutôt que de chercher à égaler un adversaire technologiquement supérieur, un État pourrait tenter de le convaincre que certaines de ses technologies sont compromises ou devenues inefficaces, afin de le pousser à en réduire lui-même l’utilisation.

Dans cette perspective, maintenir et protéger la confiance que les forces armées occidentales accordent aux technologies qu’elles utilisent et dans lesquelles elles ont investi des ressources considérables constitue un enjeu stratégique de première importance.Note de bas de page15 Cet enjeu devient encore plus crucial en période de crise, lorsque des décisions rapides et difficiles doivent être prises quant à la fiabilité des technologies de l’information. Le présent article propose des pistes de solution à ce défi. Nous préconisons une approche qui place les personnes au cœur de la protection de la puissance aérienne contre les cybermenaces. Cette approche consiste à développer le capital humain et les structures organisationnelles nécessaires au maintien d’un haut niveau de confiance et de résilience technologique au sein d’une force aérienne. Alors que l’Aviation royale canadienne (ARC) célèbre son centenaire, adapte ses capacités afin de défendre et de protéger le Canada et continue de contribuer, avec les États-Unis, à la défense de l’Amérique du Nord, le moment est particulièrement propice pour examiner l’interconnexion croissante entre les domaines, les technologies et le rôle toujours essentiel des personnes dans un environnement en constante évolution.

Boyd 2.0 : réinventer la boucle

Pour bien comprendre l’enjeu, il faut d’abord revenir aux origines du paradigme du techno-solutionnisme, et plus particulièrement à l’un de ses concepts fondamentaux : la célèbre « boucle OODA » (observation, orientation, décision, action), élaborée par le colonel de l’United States Air Force, John Boyd, dans les années 1980.Note de bas de page16 Conçue pour décrire le processus par lequel un acteur perçoit une situation, l’analyse, délibère, puis agit en conséquence, la boucle OODA a depuis acquis une notoriété considérable et a été appliquée, avec plus ou moins de succès, à une multitude de domaines non militaires, allant des affaires au sport. Dans le domaine militaire, le concept de la boucle OODA a progressivement donné naissance à une véritable théorie de la victoire, adoptée par plusieurs grandes forces armées occidentales,Note de bas de page17 notamment celles des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France.Note de bas de page18 En résumé, le principe fondamental veut que l’acteur qui parvient à franchir les étapes de la boucle OODA le plus rapidement acquière un avantage sur son adversaire. Entre autres avantages, l’exécution rapide de cette boucle est censée procurer une meilleure connaissance de la situation et, ultimement, permettre de maîtriser le rythme des opérations.Note de bas de page19 Au cours des années 1990, cette logique a conduit les forces armées à se doter de technologies de commandement, de contrôle, de communications, d’informatique, de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (C4ISR) toujours plus perfectionnées afin d’accélérer l’exécution de la boucle OODA.

Toutefois, le paradigme de la boucle OODA paraît aujourd’hui fragilisé par la complexité croissante et le développement des capacités de guerre électronique et de cyberguerre. Puisque les cybermoyens peuvent compromettre les technologies de l’information, dont dépend largement la fluidité de la boucle OODA, ils semblent remettre en cause un mode de conduite de la guerre fondé en grande partie sur la supériorité technologique et informationnelle.Note de bas de page20 Certaines approches de conceptualisation des cyberopérations montrent qu’il est possible de neutraliser un adversaire dans un conflit ouvert, en compromettant ses capacités de collecte du renseignement ou ses systèmes de communication.Note de bas de page21 À cet égard, les cybermenaces revêtent une importance particulière dans le domaine aérien, où les technologies numériques sont non seulement omniprésentes et essentielles à l’accomplissement des missions, mais constituent également des vecteurs d’attaque potentiels. Les forces aériennes doivent désormais composer avec des cybermenaces, les risques associés à l’utilisation de technologies complexes et à leur interconnexion, ainsi qu’avec diverses formes d’intervention humaine, comme l’usurpation des signaux GPS,Note de bas de page22 le piratage des logiciels embarquésNote de bas de page23 ou la compromission des liaisons de données,Note de bas de page24 sans oublier les menaces visant les bases aériennes et les infrastructures physiques. Ainsi, durant la crise du golfe d’Oman en 2019, les forces armées des États-Unis ont infiltré une base de données, exploitée par le Corps des gardiens de la révolution islamique, afin de neutraliser les capacités de ciblage de l’Iran, notamment celles utilisées pour les drones d’attaque.Note de bas de page25 Lorsqu’un adversaire exploite les vulnérabilités décrites précédemment, il peut ralentir considérablement, voire paralyser, l’exécution de la boucle OODA.

Malgré les nombreux usages – et mésusages – dont elle a fait l’objet au fil des ans, la boucle OODA demeure un cadre d’analyse utile pour notre propos, puisqu’elle met en évidence deux aspects essentiels de la gestion des cybermenaces. Premièrement, le principe de la boucle OODA s’applique aux situations liées aux cyberattaques, à la posture et à la planification. Lorsqu’une force armée est confrontée à un cyberincident, elle doit être en mesure d’observer les effets des activités de piratage, de s’orienter dans l’environnement perturbé par l’attaque, de décider avec assurance quelles capacités sont compromises et lesquelles demeurent opérationnelles, puis d’agir à partir de cette analyse. Le concept de la boucle OODA peut ainsi servir à comprendre les effets d’une attaque et à déterminer les mesures qui s’imposent. Certes, la boucle OODA ne constitue pas une méthode d’intervention en cas de cyberincident. Elle offre néanmoins un cadre utile pour renforcer la confiance envers les personnes et les technologies, comme nous le montrerons plus loin.Note de bas de page26

Deuxièmement, même si les technologies de l’information constituent d’importants facteurs facilitants et accélérateurs de la boucle OODA, elles n’en représentent nullement les seules composantes. Les processus par lesquels une force armée recueille et traite l’information reposent également sur des dimensions humaines et organisationnelles essentielles, dont l’importance est comparable à celle des technologies elles-mêmes.Note de bas de page27 Comme l’ont montré plusieurs auteurs, les forces armées modernes n’exploitent pas toujours pleinement les technologies les plus avancées, en raison d’une gestion insuffisante des facteurs humains et organisationnels.Note de bas de page28 Bien entendu, la rapidité d’exécution de la boucle OODA ne constitue pas, à elle seule, la clé du succès des opérations militaires contemporaines. Il n’en demeure pas moins que les facteurs humains et organisationnels jouent un rôle déterminant dans ce processus et doivent continuer à évoluer afin d’en préserver la fluidité. Le véritable défi consiste donc à déterminer comment tirer le meilleur parti des ressources humaines et organisationnelles disponibles afin de maintenir, ou de rétablir, la fluidité de la boucle OODA dans un contexte où les technologies sont—ou semblent être—dégradées.

Dans les sections qui suivent, nous présentons des exemples tirés de l’expérience des alliés internationaux du Canada ainsi que des pistes visant à renforcer la résilience dans les environnements de conflit numériques et physiques. Enfin, nous regroupons notre analyse et nos recommandations dans le contexte de la modernisation du NORAD et de la coopération binationale, telles qu’elles sont mises en évidence dans la récente mise à jour de la politique de défense Notre Nord, fort et libre : Une vision renouvelée pour la défense du Canada. Ce faisant, nous mettons en lumière les liens étroits qui unissent les dimensions aérienne, humaine et du cyberespace de la puissance militaire.

S’entraîner et planifier : se préparer aux scénarios de crise

Les forces armées disposent de plusieurs moyens pour anticiper les cyberattaques majeures et s’y préparer. Parmi ceux-ci figurent les exercices simulant la compromission de systèmes militaires. Dès 1997, le ministère de la Défense des États-Unis (DoD) a mené un premier exercice de ce type, Eligible Receiver 97, au cours duquel une équipe rouge de la National Security Agency (NSA) a tenté d’infiltrer les réseaux du Commandement Indo-Pacifique des États-Unis.Note de bas de page29 Bien que les résultats se soient révélés catastrophiques pour les défenseurs, cet exercice a permis de mettre en évidence plusieurs cybervulnérabilités au sein du DoD et de démontrer différentes façons de renforcer les défenses. Depuis, ce type d’exercice est devenu beaucoup plus courantNote de bas de page30 et prend diverses formes.

Ces exercices sont souvent organisés chaque année. Ils peuvent faire intervenir plusieurs pays, réunir principalement des spécialistes du cyberespace et viser à simuler la défense active d’un réseau contre des acteurs hostiles fictifs. D’autres exercices mobilisent des forces conventionnelles afin de développer leur capacité à poursuivre leurs opérations dans un contexte de cyberattaque, dans le but de renforcer la résilience numérique des unités. La France, par exemple, organise de plus en plus d’exercices dans des « conditions de dégradation numérique » afin de mieux préparer ses unités à exécuter leurs missions même lorsque certaines technologies deviennent indisponibles ou inutilisables.Note de bas de page31

Les exercices qui combinent des volets numériques et conventionnels, présentent un intérêt particulier, puisqu’ils réunissent des spécialistes du cyberespace et des militaires des forces conventionnelles et permettent aux unités de coordonner leurs opérations avec les activités de protection et de rétablissement des systèmes. Plusieurs auteurs qualifient cette synergie d’« assurance de la mission », concept selon lequel la capacité d’une organisation à accomplir sa mission est préservée grâce à des processus précis en cas de défaillance d’un système.Note de bas de page32 Ainsi, au début de 2024, l’armée française de l’Air et de l’Espace a simulé une cyberattaque, visant le système embarqué d’un avion d’avitaillement et de transport Phénix,Note de bas de page33 ainsi que son rétablissement, en réunissant des aviateurs et du personnel de cyberdéfense dans le cadre de l’exercice annuel majeur DEFNET.Note de bas de page34 Dans de tels exercices, il ne s’agit pas seulement d’entraîner un état-major à revenir à des technologies plus anciennes, comme dans 2034, mais aussi à s’exercer à déterminer avec assurance quels systèmes demeurent fiables et lesquels semblent compromis, ainsi qu’à évaluer la faisabilité et la rapidité de leur remise en service.Note de bas de page35 Autrement dit, ces exercices permettent de mettre en pratique les phases observation et orientation de la boucle OODA dans un contexte de cyberattaque.

Ces exercices permettent également aux forces armées de développer un autre élément essentiel de leur résilience : les plans de contingence. Des procédures préétablies peuvent préciser les mesures à prendre dans un scénario de crise, où certaines capacités technologiques sont dégradées. Dans le domaine aérien, l’United States Air Force teste actuellement des méthodes de navigation fondées sur l’analyse des anomalies du champ magnétique terrestre afin de permettre à ses pilotes de s’orienter même si leur système GPS est neutralisé.Note de bas de page36 Il ne s’agit là que de quelques exemples de procédures pouvant être élaborées et mises en œuvre en cas de cyberattaque. Toutefois, ces mesures doivent s’inscrire dans des plans de contingence complets, qui prévoient notamment une formation minimale permettant au personnel d’utiliser des méthodes de rechange ou des moyens « à faible composante technologique ». Lorsqu’ils sont bien conçus et largement diffusés, ces plans facilitent les phases décision et action de la boucle OODA. Ils offrent aux commandants des options éprouvées et potentiellement viables tout en veillant à ce que le personnel chargé de leur mise en œuvre dispose de toute l’information nécessaire.

S’organiser : garder ses alliés à proximité

Un autre ensemble de mesures susceptibles d’accroître la résilience d’une force aérienne face aux cybermenaces concerne sa structure organisationnelle et administrative, plus particulièrement la place qu’y occupent les spécialistes de la cyberdéfense. À l’image d’un casse-tête, la cohérence d’une organisation militaire dépend non seulement de la présence de toutes les pièces, mais aussi de leur emplacement dans l’ensemble. Le défi consiste ici à organiser les « cyberpièces » d’une force aérienne de manière à lui permettre de réagir efficacement en situation de crise.

Comme dans bien des organisations, l’un des principaux défis tient au fait que les spécialistes et les unités de cyberdéfense demeurent souvent des éléments de soutien périphériques, relativement éloignés des centres décisionnels. Les commandants sur le terrain et les spécialistes de la cyberdéfense collaborent rarement et ne se connaissent pas vraiment sur le plan professionnel. Pour compliquer davantage la situation, ces deux groupes peuvent avoir des parcours de formation différents ainsi que des façons distinctes d’aborder et de communiquer les problèmes opérationnels; ils ne se comprennent donc pas nécessairement bien. Comme le déplorait Michael Hayden, ancien général de l’United States Air Force et ancien directeur de la National Security Agency : « Après quelques phrases, l’exposé du spécialiste en cyberdéfense commence à évoquer vaguement l’Homme de la pluie pour la plupart des hauts dirigeants présents dans la salle. Après quelques phrases de plus, la plupart en sont convaincus ».Note de bas de page37 Parler un langage commun et être capable de passer d’un langage à l’autre peut contribuer à combler les écarts entre la planification stratégique et la planification opérationnelle.

Cette situation est particulièrement problématique, parce que les cybermenaces peuvent profondément ébranler la confiance que les forces armées accordent à leurs technologies si les interactions complexes entre les composantes numériques et physiques sont mal comprises. Cette confiance repose notamment sur celle que les militaires des forces « conventionnelles » accordent aux spécialistes chargés de protéger leurs systèmes.Note de bas de page38 Il va de soi que la protection des systèmes ne relève pas uniquement des spécialistes de la cyberdéfense; les commandants et leurs états-majors ont eux aussi un rôle essentiel à jouer. Dans le milieu militaire, comme ailleurs, il est plus facile de faire confiance à une personne que l’on connaît et dont on a déjà pu apprécier les compétences. Il pourrait donc être opportun d’accorder une priorité organisationnelle à une intégration plus étroite des spécialistes de la cyberdéfense dans l’ensemble des opérations aériennes, tout en favorisant des relations de confiance réciproques permettant aux commandants de mieux comprendre leur dépendance envers le cyberespace. Les commandants devraient veiller à ce qu’eux-mêmes et leur état-major, y compris les spécialistes de la cyberdéfense, contribuent activement à la protection des systèmes. Le développement de cette confiance et de cette expertise revêt une importance particulière, puisque de nombreuses cyberattaques exploitent à la fois des vulnérabilités humaines et techniques.

Une intégration plus poussée pourrait notamment prendre la forme de mécanismes d’apprentissage réciproque, permettant au personnel de mieux comprendre le rôle des spécialistes de la cyberdéfense, leur façon de travailler et la contribution de leurs activités au fonctionnement stratégique, opérationnel et organisationnel d’une force aérienne. D’autres initiatives pourraient simplement consister à rapprocher physiquement les spécialistes de la cyberdéfense de certains secteurs d’opérations. Ainsi, dans le conflit qui se déroule actuellement en Ukraine, les forces ukrainiennes et russes auraient commencé à déployer des cyberéquipes près de la ligne de front afin d’améliorer leur coordination avec les unités avancées, une décision qui s’explique notamment par la nécessité d’assurer le fonctionnement efficace des drones.Note de bas de page39 En plus de raccourcir la chaîne de communication, le rapprochement des différentes équipes peut aider les spécialistes de la cyberdéfense et le personnel des forces conventionnelles à mieux comprendre leurs besoins respectifs et à développer de meilleures synergies.Note de bas de page40 L’établissement de cette proximité et de cette connaissance mutuelle peut ainsi contribuer à accroître l’efficacité de la boucle OODA.

Inspirer : créer les bons incitatifs

L’isolement des spécialistes de la cyberdéfense ne découle pas uniquement de leur place dans l’organigramme; il s’enracine également dans des cultures organisationnelles qui influencent la façon dont la communauté militaire les perçoit. Qu’il s’agisse de l’armée de terre, de la marine ou de l’aviation, les organisations militaires entretiennent des normes, des valeurs et des traditions qu’elles perpétuent au fil du temps.Note de bas de page41 Ces cultures ont une incidence directe sur le fonctionnement des organisations, mais elles peuvent aussi contribuer à certaines difficultés touchant la posture opérationnelle.

Dans un article, Rebecca Slayton montre que la persistance du culte de la « figure du guerrier » contribue directement à la marginalisation des spécialistes de la cyberdéfense au sein des forces armées des États-Unis.Note de bas de page42 Le paradigme de la figure du guerrier renvoie à la valorisation institutionnelle de militaires, appartenant à certaines spécialités, notamment les forces spéciales ou les armes de combat, dont les fonctions sont jugées plus nobles parce qu’elles correspondent davantage à l’idéal martial de l’archétype du soldat.Note de bas de page43 Dans le domaine aérien, cette logique s’applique tout particulièrement à la figure du pilote, associée à une image d’autorité largement entretenue par la culture populaire.Note de bas de page44 Par conséquent, ces fonctions bénéficient souvent d’une plus grande crédibilité au sein de l’institution militaire, au détriment de spécialités perçues comme moins directement liées au combat, telles que la logistique ou les communications. Le culte de la figure du guerrier entraîne des conséquences concrètes. Par exemple, les fonctions considérées comme les plus prestigieuses donnent souvent un accès privilégié à certains postes ou commandements,Note de bas de page45 ce qui peut rendre certains parcours professionnels plus attrayants que d’autres.

Les spécialistes de la cyberdéfense, qui ne sont généralement pas perçus comme de « véritables guerriers », peuvent subir les effets négatifs de cette culture. Ces effets se traduisent notamment par une affectation plus fréquente à des tâches de moindre importance, par une progression plus lente dans la hiérarchie militaire et par un accès plus limité à certains commandements prestigieux.Note de bas de page46 Cette réalité pousse inévitablement de nombreux candidats potentiels vers d’autres spécialités militaires ou incite des spécialistes expérimentés à poursuivre leur carrière dans le secteur civil, où les perspectives d’emploi dans ce domaine sont nombreuses.Note de bas de page47 Aux États-Unis, l’United States Air Force est historiquement l’armée qui s’est montrée la plus accueillante envers les spécialistes de la cyberdéfense, sans doute en raison d’une culture institutionnelle de longue date fondée sur l’idée que la victoire repose sur la supériorité technologique.Note de bas de page48 Même dans ce cas relativement favorable, le statut du cybercombattant demeure largement éclipsé par celui du pilote, qui continue d’incarner la figure idéale du guerrier. Dans une étude publiée en 2019, la RAND Corporation concluait que les pilotes de chasse, suivis des pilotes de bombardier, représentaient de loin les parcours les plus prometteurs pour accéder aux plus hauts échelons de l’United States Air Force.Note de bas de page49

Si une force aérienne veut relever efficacement les cybermenaces de demain, elle doit rehausser le statut des spécialistes de la cyberdéfense et mettre en place des incitatifs plus attrayants afin d’encourager le personnel à choisir cette spécialité. Cela peut passer par une réforme des mécanismes de recrutement, de formation et de maintien en poste existants, que Nicholas Romanow regroupe sous l’appellation de « triade de gestion des talents cybernétiques ».Note de bas de page50 Selon Romanow, même si les dirigeants militaires reconnaissent l’importance des cyberopérations, les effectifs demeurent insuffisants pour pourvoir les postes spécialisés, notamment en raison de la concurrence exercée par le secteur privé et d’une culture militaire peu attrayante pour la communauté cyber. Une façon de remédier à cette situation consiste à investir dans le développement de leaders solides en cyberdéfense tout en s’appuyant sur la culture de service propre aux forces armées.Note de bas de page51 L’United States Air Force a récemment lancé un programme visant à accélérer l’octroi d’une commission d’officier aux spécialistes de la cyberdéfense.Note de bas de page52 Dans le cadre d’une révision du parcours professionnel militaire traditionnel, ce programme vise notamment à mieux reconnaître les compétences liées au cyberespace par rapport à d’autres expériences militaires plus conventionnelles. Il cherche également à permettre aux spécialistes de la cyberdéfense d’accéder plus facilement à un grade et à une rémunération qui sont comparables à ceux offerts dans le secteur civil.

Comme l’ont montré des auteurs tels que Max Smeets, le développement des cybercapacités d’une force armée exige une combinaison judicieuse de compétences et de profils variés, qui dépasse largement le seul personnel technique.Note de bas de page53 Si le capital humain joue un rôle essentiel dans la confiance que les forces armées accordent à leurs technologies et s’il constitue une composante déterminante du bon déroulement de la boucle OODA, les spécialistes de la cyberdéfense doivent se sentir véritablement valorisés et pleinement associés à cet effort. Dans cette perspective, les programmes de formation et d’enseignement pourraient être élargis afin de s’adresser non seulement aux spécialistes de la cyberdéfense, mais également aux dirigeants et au personnel généraliste. En définitive, tous les militaires, et plus particulièrement ceux qui exercent des fonctions de commandement, doivent posséder les connaissances nécessaires pour comprendre dans quelle mesure leur mission dépend du cyberespace et pour jouer pleinement leur rôle dans la gestion des risques cybernétiques liés à cette mission.

Conclusion

Le maintien de la confiance envers les technologies numériques face aux cybermenaces doit aller de pair avec la confiance envers les personnes et leur capacité à travailler ensemble. Comme nous l’avons montré, la mise en pratique régulière de scénarios de cyberattaque et l’élaboration de plans de circonstance adaptés à ces situations contribuent à instaurer et à préserver cette confiance. Une autre approche consiste à agir sur les structures organisationnelles afin de mieux intégrer les spécialistes de la cyberdéfense et de favoriser une meilleure connaissance mutuelle ainsi que de plus grandes synergies avec les autres membres du personnel. L’évolution de la culture organisationnelle peut également jouer un rôle déterminant, en renforçant la confiance grâce à des incitatifs qui encouragent le personnel à choisir des fonctions liées au cyberespace.

Dans la récente mise à jour de la politique de défense, le ministère de la Défense nationale présente plusieurs projets, visant l’intégration de nouvelles technologies au sein du NORAD, notamment dans les domaines de l’information et des communications, en soulignant que les capacités de commandement et de contrôle doivent « être numérisées pour fonctionner à la vitesse de la machine ».Note de bas de page54 Dans cette perspective, le Canada a entrepris l’adoption et l’intégration de systèmes de commandement et de contrôle infonuagiques dans les installations canadiennes du NORAD.Note de bas de page55 Même si ces nouvelles technologies offrent des possibilités accrues en matière de circulation de l’information, de collecte de données et d’analyse pour améliorer la connaissance de la situation, elles doivent être considérées comme les composantes d’un système dont l’être humain demeure au cœur. Un autre élément mérite également une attention particulière : le NORAD repose sur un partenariat fondé sur l’interopérabilité et la confiance mutuelle. Par conséquent, la confiance envers les technologies de l’information revêt une importance fondamentale. De la même façon que le personnel des forces conventionnelles doit avoir confiance dans la capacité des spécialistes de la cyberdéfense à protéger leurs systèmes, les deux partenaires doivent maintenir une confiance réciproque dans leur aptitude à préserver l’intégrité des réseaux liés au NORAD. Accorder une attention particulière à la dimension humaine de la cybersécurité pourrait également contribuer à résoudre les difficultés de recrutement et de maintien en poste auxquelles font face les Forces armées canadiennes (FAC).Note de bas de page56 Les FAC en général, et l’ARC en particulier, ont donc tout intérêt non seulement à demeurer un employeur attrayant pour les spécialistes de la cyberdéfense, mais aussi à tirer pleinement parti du potentiel d’innovation des personnes qui œuvrent déjà dans ce domaine.

Si les technologies de l’information constituent à la fois un élément essentiel et une source de vulnérabilité pour les forces armées modernes, les facteurs humains et organisationnels représentent des garanties indispensables au maintien de leurs capacités opérationnelles. Dans le présent article, nous avons cherché à situer les enjeux liés au cyberespace dans le contexte du domaine aérien. Les questions soulevées méritent l’attention des dirigeants de l’ARC, tant de façon autonome qu’en collaboration avec l’Armée canadienne et la Marine royale canadienne. La planification à long terme de la cybersécurité exige une approche, mobilisant l’ensemble des forces plutôt qu’une organisation en vase clos. Nous avons montré que divers outils existent déjà, ou sont en cours de développement, et qu’ils peuvent être mis à profit de manière concrète. À mesure que l’intégration des technologies émergentes devient une priorité pour la défense continentale et les autres partenariats de confiance,Note de bas de page57 les alliés devront veiller à préparer dès maintenant leurs capacités technologiques et humaines aux défis de demain afin de pouvoir assurer leur défense de manière concertée. Face au risque d’un techno-pessimisme excessif, les forces aériennes peuvent ainsi préserver la confiance envers leurs technologies numériques, en veillant à préserver l’intervention humaine.

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